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Quand des scientifiques se muent en entrepreneurs et sauvent des vies dans l’urgence…

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Souvenez-vous… Au cœur de la pandémie, notre pays comme tant d’autres était confronté à une pénurie de réactifs rendant impossible le dépistage à grande échelle de la population. Un groupe de scientifiques de l’ULiège a mis en place des solutions de tests PCR en un temps record pour permettre au testing belge de garder la tête hors de l’eau.
A cette prouesse scientifique s’est couplée une prouesse entrepreneuriale car, dans le même temps, ils ont développé une filière locale de matériels et réactifs indispensables pour le testing de la COVID-19. Ces scientifiques emmenés par les professeurs de la faculté vétérinaire Fabrice Bureau et Laurent Gillet n’étaient pas destinés à se muer en entrepreneurs, mais ils le sont devenus.

Leur histoire a intéressé deux professeurs en entrepreneuriat de l’ULiège : Bernard Surlémont et Frédéric Ooms. Avec la plume de notre ancienne collègue à la CCILVN Céline Léonard, ils racontent dans un livre (*) cette incroyable aventure qui montre qu’entreprendre ne se résume pas uniquement au monde des start-ups mais bien à une capacité d’agir et de prendre des décisions face à un contexte incertain.

À l’occasion de la sortie du livre, une table ronde est organisée ce vendredi 16 septembre (**) par L’attitude des Héros ® Éditions, en partenariat avec la Grand Poste, sur la thématique « Entreprendre en temps de crise ? Enjeux et perspectives. »

Nous avons rencontré le professeur Surlémont qui décrypte et livre les enseignements de cette expérience en terme d’entrepreneuriat.

Monsieur Surlémont, comment vous êtes-vous intéressé à ce projet porté par des scientifiques ?

Tout a commencé à l’automne 2020 quand nous avons appris qu’un laboratoire de l’Uliège avait entrepris et réalisé ce projet complexe en si peu de temps. Cela valait la peine de réaliser une étude de cas pour l’enseignement. Après avoir rencontré l’un des porteurs du projet Fabrice Bureau, professeur à la faculté de médecine vétérinaire, que je ne connaissais pas, j’ai pris conscience que ce projet réalisé en un temps si court dépassait tout ce que je m’imaginais.
Cette histoire méritait bien un livre, au-delà de l’étude de cas.

Comment se présente cet ouvrage ?

L’histoire est racontée de manière chronologique et la plus objective possible à travers une quinzaine de protagonistes. Nous avons en outre trouvé un angle entrepreneurial pour chaque étape où le récit illustre certains concepts entrepreneuriaux.
Au bout du compte, c’est un livre qui s’adresse au grand public.

Peut-on considérer que ces scientifiques sont des entrepreneurs ?

Ils ne se sont pas contentés d’inventer des choses : ils ont été jusqu’à leur mise en oeuvre.
C’est la démonstration qu’il n’y a pas besoin d’être entrepreneur – au sens du patron d’entreprise qui prend des risques – pour entreprendre. Tout le monde peut entreprendre à son niveau si on porte une vision, une raison d’être. L’objectif de sauver des vies a décuplé la motivation des porteurs du projet.

Quels sont dès lors les freins et les moteurs à l’entrepreneuriat ?


Ce ne sont pas les finances. Pour moi, l’obstacle est d’’abord dans la tête et dans les tripes. Si on n’est pas porté par un désir brûlant et une passion, entreprendre est beaucoup plus complexe. L’argent et les partenaires, on en trouve même si ce n’est jamais un fleuve tranquille.

En l’occurrence, qu’est-ce qui a contribué au succès de ce laboratoire ?


Le projet n’aurait pas abouti sans un collectif, avec à sa tête un tandem moteur composé de Laurent Gillet et Fabrice Bureau. Le challenge en matière de valorisation de la recherche universitaire, c’est de combiner les compétences scientifiques et entrepreneuriales.
Par ailleurs, dans ce cas-ci, l’alignement de valeurs et de raison d’être ont boosté les énergies.
Il nous est aussi apparu un fait particulier qui a contribué au succès : les personnes-clés au niveau scientifique n’étaient pas des médecins mais bien des vétérinaires. Ces derniers ont une approche différente. En médecine, on s’intéresse à chaque individu : vous avez un symptôme, on vous teste. Dans le monde vétérinaire, on cherche à savoir si il y a des malades dans un troupeau ; on procède à un test large pour identifier les foyers et les traiter.

Le succès a été au rendez-vous, pour la science et les finances, avec un peu de polémique d’ailleurs ?

Oui, et j’ai été choqué par certains comportements. François Bureau a très logiquement présenté les résultats au conseil d’administration de l’Université, et n’a pas caché le succès financier direct pour l’université et à travers les brevets. Un administrateur a parlé dans la presse, évoquant qu’on avait gagné des millions d’euros sur le dos de la pandémie. Certains journalistes ont versé dans le sensationnalisme, sans dire qu’on avait sauvé des vies. Mais tout a été fait dans les règles, tout a été clarifié et validé.
Cette affaire reflète malheureusement la culture encore très présente en Wallonie. Chez nous, l’entrepreneur est mis au pilori parce qu’il s’est soi-disant mis plein d’argent dans les poches alors que sous d’autres cieux (sans aller jusqu’aux Etats-Unis, on pourrait parler de nos amis flamands), il aurait été porté aux nues pour la réussite de ce fantastique projet !
Cette mentalité peut casser les initiatives.

Pourquoi est-ce que cette réalisation n’a pas abouti à la création d’une spin-off ?

Je constate globalement qu’on n’a pas agi suffisamment pour ancrer de manière concrète une filière de testing en Wallonie. Les technologies sont applicables à d’autres virus et il aurait de toute façon été utile de garder ces capacités au cas où… Aujourd’hui, les acteurs initiaux que sont les multinationales ont repris la main.
Je vois deux explications. Premièrement, et c’est un constat et non une critique, l’autorité publique aurait pu prendre l’initiative de piloter la mise au point d’une telle filière compte tenu de l’enjeu sociétal et sanitaire. On avait des acteurs distincts sans ensemblier.
Deuxièmement, si une entreprise avait été créée pour exploiter et donc pérenniser ce test, elle aurait pu prendre le lead. Les deux vétérinaires à la base du projet sont des chercheurs/enseignants et n’ont pas la vocation d’être des entrepreneurs industriels. Du reste, ils ont été échaudés par la presse.
Néanmoins, il est peut-être quand même encore temps d’y penser pour d’autres applications.

C’est d’autant plus dommage que le projet a aussi généré des retombées indirectes.

Oui bien sûr. Une entreprise de Mouscron a pu continuer à fonctionner voire à engager du personnel quand on lui a demandé de produire les plastiques des tests salivaires. Une société de Marloie a développé une chaine de production pour mettre sous blister les boîtes de prélèvement. L’entreprise liégeoise Diagenode a assuré la commercialisation. Des emplois ont été consolidés dans des laboratoires de biologie clinique à Liège et ailleurs grâce aux nouvelles techniques.

La crise du covid a-t-elle été favorable à l’entrepreneuriat ?

C’est variable selon les secteurs mais la pandémie a généré beaucoup de comportements de résilience (adaptations, rebonds,…). Pour les vrais entrepreneurs, les crises sont aussi des opportunités. 


(*) « Entrepreneurs face à la crise : au cœur du testing covid belge », Céline Léonard, Frédéric Ooms et Bernard Surlémont, éditions L’attitude des héros, 22 euros.

(**) Ce débat en présence des auteurs du livre et d’autres invités aura lieu ce vendredi 16 septembre de 17h30 à 20h30 à la Grand Poste de Liège. Entrée gratuite, inscription obligatoire.

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